EPR et décroissance
Par gerald briant le mercredi 7 mars 2007, 14:06 - Débats d'idées - Lien permanent
Je ne sais pas pour vous mais moi ça m’angoisse un peu la façon dont on traite la question du progrès en ce moment, notamment à gauche et plus particulièrement à l’extrême gauche. Je pense à la question des OGM, de l’EPR ou plus généralement en ce qui concerne ce dernier sujet, de l’énergie nucléaire.
Donc désormais, pour une partie conséquente de la gauche anti-libérale, l’heure est à la décroissance. « Faut arrêter les nouvelles recherches en matière d’énergie nucléaire, c’est inutile et dangereux » : je résume ici l’inénarrable conférence de presse STOP - EPR du 3 mars dernier sur une péniche parisienne qui a vu intervenir une brochette de candidats à la présidentielle José Bové, Olivier Besancenot, Dominique Voynet rejoints pour l’occasion par la très bourgeoise Corinne Lepage. Drôle d’équipage…
Et dites donc, ca ne partirait pas en sucette tout ça ?
Question : en pleine future pénurie de pétrole (fin des réserves dans 30 ans), en plein réchauffement climatique de la planète dénoncé à juste titre par les militants écologiques, peut-on raisonnablement se passer du nucléaire ? D’une énergie qui ne participe pas du réchauffement de la planète ?
Ce qui me fatigue avec ces zélotes de la décroissance car il faut cesser de se cacher derrière son petit doigt ; c’est bien de décroissance dont il s’agit dans cette lutte anti-EPR. Décider de se priver de l’énergie au plus fort potentielle et qui ne contribue pas au réchauffement climatique, cela signifie que c’est à la croissance de tout l’appareil productif que l’on veut s’attaquer et qu’il faut par conséquent assumer une logique de décroissance.
Donc désormais, il faudrait décroître. Et pourquoi aujourd’hui plus qu’hier ou plus qu’avant hier. La civilisation contemporaine aurait-elle vécue son apogée qu’il faudrait désormais rentrer dans une logique d’autolimitation des capacités humaines ? Non mais ça va bien! Je crois que l’on mélange tout : le progrès et l’utilisation du progrès. Un livre de Jean Ziegler datant de 2005 (1) montre que la population est capable aujourd’hui de nourrir 12 milliards d’êtres humains. Ce qui est en cause c’est le capitalisme mondialisé qui enrichit une toute petite partie de l’humanité au détriment de l’immense autre partie, celle qu’on exploite cyniquement.
Ne confondons pas l’outil et son utilisation, à force cela évite de désigner les vrais coupables.
(1) Jean Ziegler, rapporteur auprès de l'ONU pour les questions de ressources alimentaires a publié aux Editions Fayard l'Empire de la Honte.
Commentaires
Dans le registre du grand n'importe quoi, faut ajouter le sémillant démonteur fou à moustache qui a proposé de s'en prendre aux pylonnes à haute tension lors de la conf' de presse...
Aujourd'hui plus qu'hier et plus qu'avant hier, il faut "décroître", c'est à dire arrêter pédaler de plus en plus vite sans regarder la route autour de nous.
Pourquoi plus aujourd'hui qu'hier ? La question est verbeuse. C'est comme si je réfutais la nécessité de ranger mon bureau (dans un capharnaum total) sous prétexte qu'hier, je n'y avais pas pensé. De nouveaux désirs et de nouvelles aspirations apparaissent à certaines époques, lorsque des prises de conscience se font. Il faut arriver à certains niveaux historiquex pour que des prises de conscience se crystallisent en mouvements organisés. Chaque nouveauté technique nous apporte à la fois (comme tout) bien-être mais aussi son inverse. La logique d'accumulation n'est pas bonne en soi. On le sait depuis toujours. Aujourd'hui, on décide d'agir en fonction de cette idée.
De nos jours, la qualité de vie est assez désagréable (même avec nos frigidaires, nos armoires à cuillers, nos éviers en fer et nos poêles à mazout) ; tout le monde est à peu près d'accord pour dire qu'à une certaine époque, l'environnement général (pas les conditions de travail) était plus "gai" pour beaucoup. Grâce à la richesse qui nous permettait d'acheter un peu de tout? Ce n'est pas si sûr. Si les conditions économiques créent une désespérance, il y a aussi le sentiment que l'homme vit de plus en plus n'importe comment. Il y a un sentiment de ras-le-bol culturel quant à la façon dont on vit. Tous les nouveaux produits, toutes les publicités dont nous sommes gavées, les embouteillages, l'air qui fait tousser poussent les gens à réléchir sur la qualité de vie liée à leur environnement. C'est pourtant étrange, car nous sommes au maximum de notre "progrès technique" (par définition, puisque dans la vision vulgaire du progrès, le progrès est toujours ce qui vient après). La croissance n'a jamais cessée depuis 50 ans. Où sont passés les avantages nécessairement induits par la croissance ? Au délà du nécessaire chomage qu'elle impose quand elle prétenduement "trop faible", n'impose-t-elle pas en même temps de la misère humaine, une vie de merde?
La décroissance ce n'est pas limiter le "progrès" ou les "capacités" de l'homme, bien au contraire ; c'est dire d'un part que l'attachement sentimental au "taux de croissance" est une lubie économiste, car ce chiffre ne signifie rien en matière de gain social ; qu'un très fort taux de croissance peut correspondre à l'écrasement de la classe laborieuse. Que d'autre part, en large partie, le besoin de "progrès" (et il faut définir le sens du mot "progrès" pour ne pas être dans le discours religieux) des classes populaires correspond à un besoin de se référer au mode de vie des classes dominante, qui imposent - c'est un fait sociologique avéré - leurs normes de vie comme valeurs dominantes.
La classe populaire peut ne pas être dupe lorsqu'elle parvient à s'autonomiser du système culturel "bourgeois" (dominant), lorsqu'elle construit ses propres valeurs. Il s'agit aujourd'hui de construire une contre-culture populaire, qui remet en cause les valeurs dominantes du système de valeur et de vie dominant (par exemple les normes capitalistes ou libérales). Car aujourd'hui la contre-culture populaire est dans les choux. Le peuple, d'un point de vue culturel, pense comme les dominants, de façon flagrante, et elle en souffre. Car si la bonne vie signifie avoir, le peuple n'a jamais la bonne vie, juste de la frustration et des envies non réalisés.
Et la décroissance dans tout ça ? Elle signifie une nouvelle culture économique qui refuse les exigences magiques proposées par les classes dominantes : la croissance nous guérira de tous nos maux car elle vous mettra au travail (au profit de qui?). Décroissance signifie qu'il faut laisser tomber le repère économique de la croissance (= augmentation du PIB) qui n'a de sens que pour les dominants ; pour les dominés, ce chiffre ne signifie rien, sauf qu'ils soutiennent le système.
Si croissance ne signifie rien, le progrès existe : mettons le en place. Dans le technologique : développons des énergies propres. Construisons des voitures électriques. Cessons de croire que le progrès se situe dans la production d'emballages "hyper-pratiques" mais développons des emplois sociaux. Nous n'avons pas besoin de publicités. Pas besoin de cigarettiers. Pas besoin de portes-avions supplémentaires. Toute une partie de ceux qui alimentent la croissance feraient mieux de faire autre chose, qui fasse progresser l'humanité plutot que de la ronger chaque jour. Biensur, on ne peut pas appeler au démentelement général et direct des usines d'armement, de cigarettes ; à la décomposition immédiate de toutes les entreprises de pourrissement matériel et intellectuel. Car que deviendraient les salariés ? Car les salariés sont les dominés du système : ils travaillent car il faut bien avoir un boulot. Combien d'ouvriers ou d'employés n'aiment pas ce qu'ils font ? Fabriquer des missiles ou des cigarettes qui tuent chaque jour, ça doit rendre heureux car c'est participer à la croissance ? Penser ainsi, c'est penser comme un cloporte.
Toutes les productions ne se valent pas donc la croissance ne veut rien.
Certains métiers manuels sont dépréciés alors qu'ils sont certainement des plus glorieux (je pense plus à la gestion des déchets qu'à la production de téléphones portables qui font télé). Mettons en place un système où ceux qui trient les déchets gagnent plus que les publicitaires. Un système où ceux qui nettoient les chiottes gagnent plus que ceux qui chient grâce à tout ce qu'ils ont mangé grâce au travail des autres. On mangera mieux et on chiera moins.
Défendre la décroissance, ce n'est être contre le développement technique. On peut être pour la décroissance et aimer les téléphones portables (tant qu'on les utilise comme il faut - à quand un téléphone portable à la durée de vie de 30 ans même si ça ne va pas dans le sens de la production? ). On peut défendre la décroissance et être un passioné d'informatique . Mais bien sur, ce sera pour les avantages en matière de qualité de vie, pas pour avoir la derniere machine dernier cri - d'ailleurs les industriels dominants comme Microsoft imposent d'avoir des ordinateurs dernier cri pour utiliser leurs derniers logiciels ; cela n'a pas de sens d'un point de vue technique ; on pourrait même dire que c'est une récession d'un point de vue technique car le progrès technique c'est : quand le travail humain augmente les plaisirs sans augmenter les contraintes.
La décroissance n'est pas à craindre : c'est un slogan (peut-être un peu maximaliste dans le terme employé ? (1) ) qui couvre une réflexion philosophique - comment faire progresser l'humanité sans que le progrès humain ne soit une singerie (l'imitation des comportements malsains des plus aisés, même s'ils sont couverts de pailettes).La décroissance ne veut pas la fin de la production, elle veut une réorientation de la production pour qu'avant tout la production soit organisée pour le bien-être des hommes (et pourquoi pas, des animaux? - même si je sais combien le fait de parler du bien-être des animaux est une déviance "petite-bourgeoise" dans nos milieux).
(1) Mais le terme communiste l'est aussi ! L'idée de "tout mettre en commun" fait extrêmement peur. Comment ? Et ma télé ? Et ma voiture ? Et mes chaussettes !
Donc, pour finir sur l'EPR, je ne pense pas que l'opposition des décroissantistes (et d'autres, non décroissantistes) à l'EPR soit le fait de débiles incapables de penser ou un complot anti-croissance prévoyant, d'ici 30 ans, le retour à Cro-Magnon.
Leur logique est celle ci : plutôt que d'aller dans le sens de l'EPR, faisons du PROGRES TECHNIQUE : développons des énergies propres ; certains diront même (mais pas tous) développons la recherche pour inventer du nucléaire propre (l'EPR n'apporte rien de très nouveau). Les énergies de haut niveau technologie créeront plus d'emplois que la gestion de quelques centrales nucléaires car il y aura une multiplication des centrales propres.
Pour finir, je pense qu'Engels ouvre les portes à une réflexion sur la décroissance :
Dans les pays industriels les plus avancés, nous avons domptés les force de la nature et les avons contraintes au service des hommes ; nous avons ainsi multiplié la production à l'infini, si bien qu'un enfant produit aujourd'hui plus qu'autrefois 100 adultes. Et quelle en est la conséquence ? Surtravail toujours croissant et misère de plus en plus grande des masses, avec tous les dix ans, une grande débâcle. Darwin ne savait pas quelle âpre satire de l'humanité et plus particulièrement de ses concitoyens, il écrivait quand il démontrait que la libre concurrence, la lutte pour la vie, célébrée par les économistes comme la plus haute conquête de l'humanité, est l'état normal du règne animal. Seule une organisation consciente de la production sociale dans laquelle production et répartition sont planifiées peut élever les hommes au dessus du monde animal du point de vue social de la même façon que la production les a élevés en tant qu'espèce.
Engels, Introduction à la dialectique de la nature (1876)
La science sociale de la bourgeoisie, l'économie politique classique, ne s'occupe principalement que des effets sociaux immédiatement recherchés des actions humaines orientées vers la production et l'échange. Cela correspond tout à fait à l'organisation sociale dont elle est l'expression théorique. Là où des capitalistes individuels produisent et échangent pour le profit immédiat, on ne peut prendre en considération au premier chef que les résultats les plus proches, les plus immédiats. Pourvu que individuellement le fabricant ou le négociant vende la marchandise produite ou achetée avec le petit profit d'usage, il est satisfait et ne se préoccupe pas de ce qu'il advient ensuite de la marchandise et de son acheteur. Il en va de même des effets naturels de ces actions. Les planteurs espagnols à Cuba qui incendièrent les forêts sur les pentes et trouvèrent dans la cendre assez d'engrais pour une génération d'arbres à café extrêmement rentables, que leur importait que, par la suite, les averses tropicales emportent la couche de terre superficielle désormais sans protection, ne laissant derrière elle que les rochers nus? Vis à vis de la nature comme de la société, on ne considère principalement, dans le mode de production actuel, que le résultat le plus proche, le plus tangible; et ensuite on s'étonne encore que les conséquences lointaines des actions visant à ce résultat immédiat soient tout autres, le plus souvent tout à fait opposées; que l'harmonie de l'offre et de la demande se convertisse en son opposé polaire, ainsi que nous le montre le déroulement de chaque cycle industriel décennal, et ainsi que l'Allemagne en a eu un petit avant goût avec le « krach »; que la propriété privée reposant sur le travail personnel évolue nécessairement vers l'absence de propriété des travailleurs, tandis que toute possession se concentre de plus en plus entre les mains des non travailleurs; que ...[ Le manuscrit s'interrompt ici...]
LE RÔLE DU TRAVAIL DANS LA TRANSFORMATION DU SINGE EN HOMME (1876)
rigolo le commentaire d'alex
d'abord pour info
- verbeux: Qui abonde en paroles, qui est diffus.
Ensuite sur la métaphore du rangement du bureau, je fais juste remarquer que tu passe d'un etat : le foutoir d'une chambre à un autre état , celui du rangement. Dans l'intervalle il y a eu ajout d'activité humaine. En l'occurence en terme de croissance. on est passé du néant à quelque chose.
Quant à Engels en apôtre de la décroissance, grosse rigolade!
Dernière question : tu dis "La croissance n'a jamais cessée depuis 50 ans.". Ah bon. Avant c'était quoi, stable, décroissant?